Comment dessiner plus vite quand on est dehors ?
Et comment faire pour être plus précis en même temps ?
Ces deux questions reviennent tout le temps, et elles ont la même réponse : l’ordre dans lequel on s’y prend. Les quatre astuces qui suivent, prises séparément, ne changent pas grand-chose. Enchaînées dans le bon ordre, elles font vraiment gagner du temps.
Je vous montre ça sur une page de carnet, du premier trait jusqu’au dernier : un petit fruit de charme ramassé en forêt, une plante juste à côté, quelques notes et mes questions 🙂.
Ces quatre astuces, je les utilise très souvent, sur presque tous mes dessins. Je les tiens d’une vidéo de John Muir Laws, naturaliste, éducateur et illustrateur américain.
Pourquoi vos dessins prennent-ils autant de temps ?
Quand un dessin prend beaucoup de temps, c’est presque toujours parce qu’on entre dans le détail avant d’avoir posé l’ensemble. On commence par un coin qui nous plaît, on le soigne bien, et quand on arrive au reste ça ne rentre plus : la feuille est trop grande, la tige part de travers, il faut gommer et recommencer. Du coup on passe plus de temps à corriger qu’à dessiner.
Quand j’ai commencé, c’était exactement ça. Je me jetais sur une partie qui me plaisait, je prenais mon temps pour qu’elle soit correcte… et je devais recommencer à cause des proportions. C’est plutôt frustrant.
Et ça m’arrive encore aujourd’hui. Sur cette page, la feuille de charme est nettement trop courte par rapport à la vraie, parce que je suis allé trop vite au moment de bloquer les proportions. Une fois le dessin fait, corriger veut dire tout gommer pour recommencer. D’où l’intérêt de vérifier les proportions tant qu’il n’y a que quelques traits sur la feuille, faciles à corriger.
Le temps passé à dessiner est du temps en moins pour observer
Dehors, le temps dont on dispose et l’énergie sont précieux et ne sont pas illimités : on n’est pas toujours bien installé, on peut être en balade et avoir envie de continuer, être avec des amis, avoir quelque chose à faire après, la météo peut se mettre à changer ou tout simplement l’animal que vous croquez se lasse un peu de prendre la pose…
Du coup, si vous passez tout ce temps à dessiner soigneusement l’intégralité d’une plante alors que ce n’est pas ça qui vous intéressait au départ, c’est un peu dommage.
Quand le dessin est enfin fini, il ne reste souvent plus assez de temps ni d’envie pour regarder ce qui vous avait attiré au départ. Alors que c’est justement ça, l’intérêt d’un carnet : observer, se poser des questions, aller voir d’un peu plus près.
Gagner du temps, ici, ça ne veut pas dire bâcler. Ça veut dire libérer du temps pour la partie qui vous intéresse.
Voyons d’abord ce qui fait la différence, puis on regardera la page étape par étape.
Ce qui fait vraiment gagner du temps : bloquer avant de détailler
En dessin d’observation, la vitesse vient surtout de l’ordre des étapes. On commence par bloquer les grandes formes et les proportions avec des traits rapides et légers, sans aucun détail. Ensuite seulement on précise. Cette première étape prend moins d’une minute et elle évite l’essentiel des corrections.
Pour ce premier tracé, on utilise des traits de construction : on note en quelques traits les grandes masses, les proportions et l’inclinaison générale du sujet, sans chercher la moindre précision.
Une fois les formes et les proportions bloquées, vous pouvez regarder votre sujet dans le détail sans vous demander en même temps si la longueur est bonne. La question est déjà réglée. C’est exactement ce qui rend le reste du dessin plus simple : vous n’avez plus qu’un problème à la fois au lieu de deux.
Si vous voulez creuser ce point, j’en ai parlé plus en détail dans l’article sur les traits de construction et dans celui sur comment dessiner aux bonnes proportions.
Et si le sujet tient dans la main ?
Là, il y a un raccourci très pratique : posez-le directement sur la feuille et détourez-le au crayon.
Petite astuce très pratique pour un dessin express aux bonnes proportions
C’est ce que j’ai fait pour la petite graine de la page. Même si l’objet ne tient pas tout à fait à plat, ça n’a aucune importance : vous récupérez en quelques secondes les angles, la taille et surtout un dessin à l’échelle. Ensuite, vous dessinez par-dessus votre contour.
Quand on relit un carnet quelques mois plus tard, on ne se souvient pas de la vraie taille de ce qu’on a observé. Un dessin fait à l’échelle règle la question tout seul.
Évidemment, ça ne marche pas toujours. La plupart du temps, on observe des choses qu’on ne peut pas poser sur une feuille : un arbre, un oiseau, une plante en place. C’est le cas normal, et c’est celui qu’on va voir tout de suite.
Les 4 astuces, dans l’ordre, sur une même page
Voici les quatre astuces, dans l’ordre où elles s’utilisent : bloquer les formes et les proportions avec un dessin rapide, repérer les traits parallèles pour caler les alignements, faire varier l’épaisseur du trait en trois poids, puis poser les ombres en trois niveaux. Cet ordre n’est pas une préférence, c’est ce qui permet à chaque étape de s’appuyer sur la précédente.
Sur la page, le sujet principal était donc ce petit fruit de charme, ramassé au pied de l’arbre.
1. D’abord bloquer les formes et les proportions
On commence par des traits rapides, légers, très imprécis. À ce stade, on ne cherche rien d’autre que les angles et les longueurs.
Quelques traits de construction
Concrètement, qu’est-ce qu’on regarde ? Sur le fruit, je regarde l’espace occupé, la longueur d’une partie, l’angle qu’elle fait avec le reste. Et surtout, on compare : cet élément est-il à la même hauteur que celui-là ? Combien mesure cette longueur ou largeur par rapport à une autre ? L’idée, c’est de se donner des points de repère plutôt que de dessiner un contour au hasard.
Une fois ce premier tracé posé, il y a une deuxième façon d’affiner : regarder les espaces négatifs, c’est-à-dire les formes de vide autour du sujet et entre ses parties. Dessiner ces formes-là plutôt que le sujet lui-même permet de rattraper des erreurs qu’on ne voit pas autrement. Sur les lobes d’une feuille, ça marche très bien, et on peut même les tracer avec un maximum de traits droits, ce qui simplifie énormément.
Petite astuce matériel : pour ces traits de construction, il existe certains crayons bien pratiques, comme le Non-Photo Blue Col Erase #20028 de Prismacolor. Ils font des traits si discrets qu’on les voit à peine, et on peut repasser par-dessus au crayon normal sans avoir besoin de gommer. Je ne l’utilise pas tout le temps, parce que ça oblige à changer de crayon en cours de route.
Une autre option est d’utiliser un crayon très sec, avec une mine 4H ou 2H.
À cette étape il faut que le tracé reste léger, pour pouvoir être corrigé facilement et ne pas perturber le dessin final.
2. Chercher ce qui est parallèle
Sur la plupart des sujets naturels, beaucoup d’éléments sont parallèles entre eux. C’est particulièrement le cas chez les animaux, mais même pour les plantes vous trouverez des éléments plus ou moins alignés : les lobes d’une feuille, les deux côtés d’un fruit…
Même sans être parallèles ces lignes permettent de comparer le hauteurs
Même quand une ligne n’est pas exactement parallèle aux autres, elle sert quand même : elle peut vous permettre de voir plus facilement si la hauteur à laquelle vous avez placé un élément est bonne par rapport à celle d’un autre élément.
Pour en savoir plus sur cette notion de traits parallèles et comment l’appliquer, vous pouvez faire un tour sur cet article.
3. Trois épaisseurs de trait
En jouant sur l’épaisseur de votre trait, vous pouvez donner rapidement un effet de profondeur qui aide à mieux comprendre ce qui est représenté. Pour ça vous n’avez besoin que de trois épaisseurs de traits différentes :
- Le médium, c’est le trait par défaut. On fait tout avec, absolument tout, sauf les détails et les textures.
- L’épais vient ensuite : on repasse sur ce qu’on veut mettre en avant. Ce qui est au premier plan, pour le faire ressortir, ou simplement l’élément que vous trouvez le plus intéressant.
- Le fin arrive en dernier, pour les détails et les textures, avec un trait beaucoup plus léger.
Trois épaisseurs de trait
Ça donne de la profondeur et une hiérarchie au dessin sans rien ajouter d’autre. C’est juste une question de pression sur le crayon. Et c’est là que la première étape porte ses fruits : comme les proportions sont déjà bloquées, on peut se concentrer uniquement sur la forme précise des contours.
Pour les textures, un principe très simple : sur un fruit, regardez de près, il y a presque toujours des lignes qui suivent la surface.
En dessin, on appelle ça des lignes de contour : des traits qui suivent la surface 3D de votre sujet. C’est ce qui donne du volume, et le plus souvent elles sont déjà là sur le sujet. Il suffit de les regarder et de dessiner ce qu’on voit.
Pour en savoir plus sur cette notion d’épaisseur de traits et comment l’appliquer, vous pouvez faire un tour sur cet article.
4. Trois niveaux d’ombre suffisent
Les ombres viennent en dernier, une fois que tout le reste est posé. Et là aussi, on simplifie : trois valeurs, quatre au maximum. Le blanc du papier, un niveau intermédiaire, et un niveau plus foncé. Pas de dégradé continu, pas de nuances infinies.
Seulement 3 niveaux d’ombre suffisent 🙂
En pratique, on peut procéder dans l’ordre suivant. Repérez d’abord ce qui est le plus clair, ce que vous allez laisser en blanc. Puis posez la valeur intermédiaire partout où il y a de l’ombre, sans distinction. Et pour finir, revenez uniquement sur les endroits déjà ombrés pour voir où c’est encore plus sombre, et poussez encore un peu les valeurs en ajoutant une couche.
Ce qui aide beaucoup, c’est de regarder la forme des ombres plutôt que l’objet. Les ombres dessinent des formes abstraites, et c’est ça qu’on cherche à représenter. Au crayon, le plus efficace pour les remplir reste les hachures : des traits parallèles, plus ou moins serrés, plus ou moins appuyés. Plus les traits sont serrés ou appuyés, plus le rendu sera sombre.
Si vous voulez aller plus loin, j’ai détaillé tout ça dans cet article : l’essentiel pour dessiner des ombres.
Une page de carnet ne s’arrête pas au dessin
Une fois le dessin principal en place, le plus intéressant commence : tout ce que vous ajoutez autour. Des vues zoomées d’un détail, un autre point de vue, la feuille de l’arbre, sa silhouette, et surtout vos notes et vos questions. C’est ce qui transforme un dessin en observation.
Petite page d’observations
Sur cette page, en regardant le fruit de plus près, j’ai vu qu’il y avait du relief. Du coup j’en ai fait un deuxième dessin sous un autre angle, pour montrer que ça remonte ici et que ça redescend là. Un zoom sur un détail, c’est souvent plus rapide, plus facile et plus intéressant qu’un seul dessin complet. J’ai ajouté aussi la feuille de l’arbre à côté duquel je l’avais trouvé, et sa silhouette générale.
Notez vos questions, même sans les réponses
Je savais que c’était un charme. Ce que je ne savais pas, c’est que ces fruits vont par deux. On les voit tomber au sol tout le temps sans y prêter attention, et je ne l’avais jamais remarqué. C’est précisément pour m’en souvenir que j’ai fait cette vue rapprochée.
Et les questions restées ouvertes, je les ai écrites telles quelles :
- Quand est-ce que ces fruits tombent, normalement ?
- Est-ce que c’est normal qu’ils tombent en ce moment, ou est-ce lié à la météo particulière de cet été ?
- Quel âge peut avoir cet arbre ?
L’intérêt d’écrire une question sans réponse, c’est qu’elle vous attend. Vous pouvez chercher le soir, ou juste y repenser à la prochaine sortie. Si elle n’avait pas été écrite, cette question se serait perdue, et la découverte qui va avec.
Dernière petite chose utile à noter : la date et le lieu. Ça prend quelques secondes et c’est ce qui vous permettra de revoir vos pages et de vous souvenir du contexte de votre observation. Vous pourrez faire des liens entre ce que vous avez observé et le lieu ou le moment de l’année.
Le saviez-vous ?
J’ai fait une petite recherche en rentrant. Ce qu’on prend pour l’aile du fruit n’est pas une partie du fruit : c’est une petite feuille modifiée, appelée bractée, qui fait tourner le fruit quand il tombe.
Pour la date, je n’ai qu’une demi-réponse : les fruits du charme mûrissent normalement en septembre-octobre. Les miens étaient en avance, et je ne sais toujours pas pourquoi (peut-être à cause des coups de chaud de l’été, mais ce n’est pas sûr).
À vous de jouer : une page, un sujet, quatre astuces
Si vous voulez voir ce que ça donne chez vous, je vous propose un petit exercice. Prenez un sujet qui vous attire, si possible assez petit pour tenir sur une page à l’échelle, et faites-en une page de carnet : observez-le un moment, notez ce qui vous vient et vos questions.
L’idée est d’essayer les quatre astuces dans l’ordre : le dessin rapide pour bloquer formes et proportions, les traits parallèles si votre sujet s’y prête, les trois épaisseurs de trait, puis les trois niveaux d’ombre. Et surtout de regarder ce que ça change pour vous. Est-ce que le dessin vient plus vite ? Est-ce que les proportions tombent mieux du premier coup ? Est-ce qu’il vous reste plus de temps pour observer ? Ensuite, continuez la page comme vous voulez : une vue zoomée, un autre dessin à côté, ce que vous remarquez, la taille, la date.
Et si vous ne pouvez pas sortir cette semaine, ça marche aussi bien à l’intérieur. Un objet ramassé pendant une balade, un fruit, une plume, une feuille, une plante en pot, un légume dans la cuisine : il y a des choses à découvrir là aussi. Tout part de l’attention et de la curiosité, et avec ça n’importe quel sujet devient intéressant. Pour trouver plus d’idées pour tenir un carnet nature en intérieur, c’est par ici.
Un dernier mot, et c’est le plus important : il n’y a rien à réussir. Ces astuces servent à observer et à noter plus facilement, pas à faire un beau dessin. Ça, ça vient tout seul avec la pratique, parce que le dessin n’est pas un don mais une compétence qui se travaille. Si vous avez tracé ne serait-ce qu’un trait, vous aurez mieux regardé ce que vous aviez sous les yeux, quel que soit le résultat sur la feuille.
Si vous avez des questions ou partages, rendez-vous dans l’espace commentaires un peu plus bas, j’y répondrai avec plaisir ! 🙂
Bonnes observations, bons dessins, et à très vite !
Ressources
- John Muir Laws, The Nature Journal Connection, Episode 24, Four Drawing Tricks (en anglais) : la vidéo d’où viennent ces quatre astuces.
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