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Il y a quelques semaines, je me suis surpris à penser que le carnet nature ne servait à rien. C’est juste une question qui est venue comme ça en marchant : à quoi bon observer, dessiner, tenir un carnet ? J’avais l’impression de déjà connaître tout ce que je croisais, et plus rien ne me donnait envie de sortir le carnet.

Si vous tenez un carnet nature, vous avez peut-être déjà connu ce moment où l’envie retombe un peu. Ça se fait souvent sans qu’on s’en rende compte : on sort moins souvent, on part sans le carnet parce que « ce n’est pas le bon moment », on s’assoit quelque part sans avoir envie de dessiner… et on se dit qu’on s’y remettra la prochaine fois.

Plutôt que de laisser passer ce doute, j’ai essayé de comprendre d’où il venait. Dans cet article, vous trouverez ce qui peut expliquer cette baisse d’envie, et quelques pistes simples pour la retrouver. Peut-être que certaines vous parleront 🙂

Avant le dessin, il y a l’attention et la curiosité

Quand on n’arrive plus à se mettre au carnet, on pense souvent que ça vient du dessin, qu’il nous manque de la technique. Souvent, le blocage se situe bien avant, et l’image d’une pyramide aide à comprendre pourquoi.

À la base, dans les fondations, il y a l’attention et la curiosité. L’étage du dessus, c’est le carnet, le dessin. Si les fondations ne sont pas solides, passer à l’étage devient compliqué : on ne sait pas quoi regarder, pas quoi dessiner, et du coup tout devient un peu forcé.

C’était exactement mon cas : la curiosité s’était éteinte avant même que le carnet soit ouvert. Pour la retrouver, il fallait d’abord comprendre pourquoi.

Pyramide attention curiosité carnet nature journaling

La pyramide du Nature journaling

Pourquoi on décroche du carnet nature

Deux choses peuvent expliquer ce décrochage.

La première, c’est l’habitude des lieux. Quand on retourne toujours aux mêmes endroits près de chez soi, on finit par avoir l’impression de les connaître, et on les regarde de moins en moins. C’est un peu comme quand on habite face à un beau paysage : au bout d’un moment, on ne le remarque plus.

Chez moi s’y ajoutait une petite déformation professionnelle, liée à des années d’inventaires naturalistes, notamment en bureau d’études. Le but est de savoir quelles espèces sont présentes, en cherchant d’abord les plus rares, et comme il y a souvent pas mal de surface à couvrir, il faut aller assez vite. Du coup, on prend l’habitude de mettre une étiquette sur tout, « ça je connais », « ça c’est un pissenlit, c’est banal »… et on passe à autre chose. On pourrait croire que mieux connaître la nature aide à l’observer, alors que cette habitude coupe pas mal la curiosité.

Sylvain Tesson a une phrase qui résume bien ça, dans La panthère des neiges : « On pouvait s’échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant. » Pour retrouver l’envie, il n’y a donc pas besoin de partir loin. Les endroits qu’on connaît redeviennent intéressants quand on prend le temps de les regarder.

La deuxième, c’est l’envie de rentrer avec des dessins. Il y a quelque temps, je suis allé dessiner dans une tourbière de l’autre côté de la Seine, pas très loin de chez moi, mais avec un bac à prendre et ses horaires. Entre le matériel à préparer, la voiture et le bac, une idée s’est installée : « j’ai fait le déplacement, il faut que je rentre avec des dessins ». Une fois sur place, encore dans ce mode pressé où il faut être rapide et efficace, l’envie de dessiner avait complètement disparu. Sans attention, on ne remarque pas grand-chose autour de soi, et on ne sait tout simplement pas quoi dessiner.

Dessin naturaliste ou carnet nature ?

Les confondre peut vite décourager. Le dessin naturaliste vise un dessin précis et fini, souvent fait au calme à partir d’une photo. Le carnet nature sert plutôt à noter, croquer vite, se poser des questions. Si on veut réussir un beau dessin à chaque page, on passe une heure sur un seul sujet et on rentre fatigué sans avoir découvert grand-chose.

Dans ces deux cas, c’est le mental qui prend toute la place. Le mode « efficace », très utile dans la vie de tous les jours, nous empêche d’être attentif quand on veut observer la nature. Et il y a aussi tout ce petit discours qui vient sans qu’on s’en rende compte : « c’est beau, mais trop compliqué à dessiner », « ça je connais, pas intéressant », « il y a du passage, on va me prendre pour un artiste »…

D’abord l’attention, ensuite l’envie de dessiner

On pourrait penser que c’est la beauté qui donne envie de dessiner. C’est vrai, mais certains jours rien ne semble beau, surtout quand on est pressé ou dans un endroit qu’on pense trop bien connaître.

Une balade sans but m’a fait changer d’avis. En marchant sans chercher à nommer ce qui m’entourait et sans intention de dessiner, petit à petit, des choses qui étaient déjà là ont commencé à ressortir : une lumière sur un tronc, une texture d’écorce, un oiseau occupé à mener sa vie. C’est l’attention qui vient en premier, et c’est elle qui fait apparaître ce qui est beau ou intéressant.

On peut voir la pratique du carnet comme une séquence, toujours dans le même ordre : d’abord l’attention, qui fait qu’on remarque quelque chose, ensuite la curiosité, quand on prend le temps d’observer et que des questions arrivent, enfin le carnet, qui aide à aller plus loin. En dessinant, on voit des choses qu’on n’avait pas vues, ça amène de nouvelles questions, qui donnent envie de regarder à nouveau… une sorte de ping-pong entre observations et questions.

Un exemple : au détour d’une promenade, un arbre m’a paru un peu bizarre. Une grosse branche partait très bas sur le tronc, l’écorce y était beaucoup plus lisse qu’ailleurs, et il y avait le long du tronc des marques en forme d’œil, sans doute d’anciennes branches. En le dessinant, j’ai remarqué que toutes les branches poussaient du même côté, celui du chemin, donc de la lumière. Et en comparant les cicatrices, une question est venue : pourquoi n’ont-elles pas toutes la même forme ? Peut-être une branche cassée par le vent ou un animal d’un côté, une branche tombée d’elle-même en grandissant de l’autre. Ce ne sont que des hypothèses, mais sans m’arrêter pour dessiner, je serais passé devant en me disant « tiens, un arbre ».

dessin arbre page carnet nature journaling

La branche mystère

Pour entrer dans cette attention, une approche proche de la méditation aide beaucoup : être présent à ce qui se passe, sans chercher à contrôler (plus de détails dans cet article). John Muir Laws a d’ailleurs une jolie formule : « Aimer, c’est porter une attention soutenue et bienveillante. »

Deux sorties à tester cette semaine

Si vous voulez essayer, voici deux sorties à faire l’une après l’autre.

Une première sortie, sans carnet. Laisser le matériel à la maison évite de se dire « je suis dehors avec mon matériel, il faut que je dessine ». Le but est seulement de retrouver un peu d’attention et de curiosité. Promenez-vous sans destination, en tournant à droite ou à gauche selon ce qui vous attire : un rayon de soleil, une fleur, un arbre. Si quelque chose vous semble beau, essayez de ne pas partir dans des réflexions sur pourquoi c’est beau, et continuez simplement à le regarder. Et si des pensées arrivent (la liste de courses, les mails en retard…), pas besoin de vous en vouloir, revenez juste à ce qui vous entoure.

Une deuxième sortie, avec le carnet. Choisissez un endroit tranquille où vous serez à l’aise pour vous poser. Si vous vous sentez encore un peu dans votre tête en arrivant, prenez quelques minutes pour écouter les sons sans chercher à les reconnaître : d’où viennent-ils, est-ce qu’ils sont aigus ou graves, est-ce que cet oiseau se rapproche ou s’éloigne ? Puis faites attention aux sensations du corps, le contact du sol, le vent, la température, et enfin aux couleurs et à la lumière autour de vous. Si quelque chose attire votre attention et vous donne envie de mieux le connaître, sortez le carnet et notez ce que vous observez et les questions qui viennent, avec des mots, des croquis ou des schémas. Si rien ne vient, ne vous forcez pas : vous aurez quand même passé un moment attentif dehors (et si ça vous arrive souvent, d’autres pistes dans 6 stratégies pour dépasser la page blanche).

Quelques conseils pour sortir le carnet plus facilement

Dessinez un détail plutôt que tout le sujet. Un zoom sur une écorce ou sur une feuille est plus rapide et plus facile qu’un arbre entier, et il vous laisse du temps pour continuer à observer. Le côté esthétique peut venir plus tard, si vous en avez envie.

Dessinez aussi pour vous souvenir. Le soir d’une balade, on se souvient surtout de ce qu’on a pris le temps d’observer et de dessiner, le reste est beaucoup plus flou. Garder une trace d’une lumière ou d’un endroit est une raison suffisante pour sortir le carnet (plus de détails dans comment se souvenir de ses balades nature grâce au dessin).

Gardez un petit carnet dans la poche. Un grand carnet met du temps à sortir, et pour un papillon ou une araignée croisés en balade, un petit dessin risque de se perdre dans un coin de grande page. Un carnet de poche se sort en quelques secondes, vous faites un dessin de deux ou cinq minutes et vous continuez votre chemin. Il complète très bien un carnet plus grand, comme un A4.

Commencez avec ce que vous avez. Une feuille, un support et un crayon suffisent pour une première sortie. Si vous achetez un carnet et que vous voulez utiliser du feutre ou de l’aquarelle, prenez un papier d’au moins 110 g, sinon on voit au travers et l’aquarelle risque de percer la feuille.

Le regard des autres est un frein normal au début. Commencez dans un endroit tranquille, puis allez petit à petit vers des endroits un peu plus fréquentés (plus de pistes dans dépasser le regard des autres quand on dessine dehors).

page nature journaling carnet plante fleur

Chicorée journaling

Ce qui a changé pour moi

Depuis, je sors moins pour « faire des dessins » que pour être dehors et voir ce qui se passe, et le carnet ne sort que quand quelque chose m’arrête vraiment. Et curieusement, je dessine plus qu’avant.

Si l’envie du carnet vous a quitté, ça vaut peut-être le coup de regarder du côté de l’attention et de la curiosité avant de travailler votre technique. Au début, prenez votre temps : des sorties plutôt longues aident à bien se poser. Avec l’habitude, cinq ou dix minutes suffiront pour noter une observation.

Dites-moi dans les commentaires si ces deux sorties marchent aussi pour vous, ou si c’est autre chose qui vous aide à retrouver l’envie : j’y réponds toujours avec plaisir 🙂

Bonnes observations, et à très vite !

Et si vous preniez 3 minutes pour faire le point ?

J’ai préparé un court questionnaire pour mieux comprendre ce qui vous aiderait vraiment à progresser dans votre pratique du dessin nature.

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