« Il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions, celle du savant et celle du poète. Laquelle veux-tu entendre en premier ? » Ellana – Le pacte des marchombres, Pierre Bottero (1)
Observer le vivant avec curiosité, attention, faire des découvertes, s’émerveiller … C’est tout ce que permet un carnet nature. Le dessin est un des outils utiles pour cette activité … mais ce n’est pas le seul !
L’écriture est par exemple tout aussi importante.
Là où dessiner en extérieur peut parfois sembler un peu compliqué, l’écriture est elle beaucoup plus accessible.
Mais comment faire pour que les mots nous aident à mieux connaître le vivant, à s’y relier et à garder des souvenirs mémorables des moments passés dehors ?
Aujourd’hui je voudrais vous proposer une petite activité guidée, que vous pouvez inclure dans votre pratique du carnet nature, ou faire à côté : écrire des poèmes.
Vous allez voir, c’est très accessible, pas besoin de se sentir l’âme d’un poète, et ça permet réellement d’observer la nature avec attention, et de se souvenir précisément des instants passés dehors.
Je me souviens encore très bien de certains moments d’observations et de ce que j’ai ressenti grâce au temps que j’ai pris pour faire cette petite activité.
Bonne lecture et bonnes découvertes !
Des souvenirs plus ou moins solides
La mémoire repose sur des choses bien étudiées et documentées maintenant.
Au centre on retrouve l’attention : c’est le pilier principal de notre mémoire.
Une information est aussi d’autant mieux retenue qu’elle mobilise nos différents sens et que l’on comprend ce que l’on voit (2).
Deux très bons exemples pour comprendre ça sont l’effet de la photo et du dessin sur la mémorisation.
L’autrice d’une étude de 2014 a montré que les visiteurs d’un musée qui photographiaient les œuvres s’en souvenaient moins bien que ceux qui les avaient seulement observées : moins d’objets mémorisés, moins de détails, …
Le cerveau avait délégué la mémoire à la photo et les personnes étaient moins attentives (3).
À l’inverse, le dessin demande d’observer précisément l’organisation, les formes, la lumière, et de comprendre ce que l’on voit (4). Et c’est justement une des meilleures manières de mémoriser (5).
C’est tout l’intérêt d’un carnet nature : noter ses observations en utilisant le dessin, les mots et les chiffres, en utilisant la vue, mais aussi tous ses autres sens qui peuvent être mobilisés.
Finalement on est plus attentif, plus curieux, et on se souvient plus.
Et la poésie dans tout ça ?
En fait, c’est une activité assez magique puisqu’elle a l’avantage d’être très accessible (il suffit de savoir écrire), et elle mobilise tout ce qu’on a vu : nos 5 sens, l’observation et l’attention.L’activité que l’on va voir peut donc être faite seule, ou en complément d’autres observations notées à l’aide de dessins par exemple.

En route vers mon prochain poème nature ! (Khiem Trinh, Pixabay)
Comment faire en pratique ?
Structure de l’activité proposée
La poésie peut parfois faire un peu peur, notamment à cause du côté un peu rigide et très structuré de certains poèmes (nombre de syllabes, rimes, etc).
On peut se dire aussi que ce n’est pas pour nous, parce que l’on ne se sent pas forcément poète dans l’âme.
Et bien si vous vous dites ça, j’espère bien vous faire changer d’avis 🙂.
On ne va pas se prendre la tête avec des histoires de rimes, ou de nombre de syllabes.
Le but est de se faire plaisir, sans pression, et de transformer l’écriture de petits poèmes en un vrai outil accessible pour mieux observer la nature et se souvenir de ce que l’on voit.
Si vous êtes familiers avec les différents styles de poèmes et êtes à l’aise avec, vous pouvez bien sûr suivre leurs codes, mais sinon ne vous prenez pas la tête avec ça, ce n’est vraiment pas nécessaire ici 🙂.
Nous allons reprendre le modèle de base utilisé pour le nature journaling pour observer et faire des découvertes comme structure pour notre poème.
Il s’agit de 3 étapes, qui permettent d’observer la nature avec attention, curiosité, et de faire des découvertes.
Il s’agit de :
- Noter ses observations,
- Noter les questions qui viennent
- Faire des liens avec ce que ça nous rappelle
Voyons tout de suite comment appliquer ça pour notre poème.

3 étapes pour noter ses observations
Écrire un poème : une recette toute simple
Les ingrédients
Pour cette recette, vous allez avoir besoin de :
- Un carnet (de préférence, pour garder vos observations d’une sortie à une autre) ou a minima d’une feuille et d’un support pour écrire
- Un crayon ou un stylo,
- Un endroit nature familier ou nouveau
- Au moins 10 minutes devant vous
Les étapes
La première étape est bien sûr de vous rendre dans l’endroit que vous avez choisi, muni de votre carnet ou feuille, de votre crayon, et d’avoir au moins 10 minutes devant vous.
Vous pouvez très bien faire cette activité à l’improviste une fois que vous l’avez testée une première fois … c’est l’avantage !
Et même si vous n’avez pas de carnet sous la main, vous pouvez très bien écrire sur votre téléphone, dans une note ou dans un SMS pour vous-même (désolé, vous n’avez plus d’excuses pour tester cette activité 😉).
Cette activité se déroule en 2 grandes étapes, toutes les 2 structurées de la même manière (observations, questions et liens). Ces deux étapes sont les observations extérieures, puis les observations intérieures.
C’est un peu énigmatique dit comme ça mais pas d’inquiétude ça va très vite s’éclaircir 🙂.
Étape 1 : Ce que vous observez à l’extérieur
Commencez par observer un phénomène ou une espèce qui vous intéresse. Peu importe votre choix, l’essentiel est qu’il attire votre attention et/ou votre curiosité.
Un oiseau, une plante, un paysage, un arbre, …
L’avantage ici c’est que vous n’aurez pas à le dessiner, vous n’avez donc pas cet obstacle technique pour choisir votre sujet.
Vous n’êtes pas non plus obligé de choisir un seul sujet, ni d’en choisir un précisément avant de commencer. Vous pouvez tout simplement noter ce que vous observez, moment après moment, autour de vous.
Commencez donc par noter ce que vous observez. Vous pouvez vous aider d’une amorce de phrase : « Je remarque … »
Pensez bien à mobiliser tous vos sens.
Voici un petit exemple fictif : Je remarque le vent qui agite les jeunes feuilles et le bruit qu’elles font, je remarque une famille de canards qui se balade sur le petit lac avec maman canard qui vérifie que tout le monde suit bien, je remarque toutes les petites fleurs blanches qui parsèment le chemin, …
Prenez votre temps 🙂.
Notez ensuite les questions qui vous viennent par rapport à ces observations. Vous pouvez cette fois vous aider de l’amorce « Je me demande … ».
Par exemple : Je me demande de quelle espèce de plante il s’agit, je me demande quand elles commencent à fleurir et quand elles vont faner, je me demande comment maman canard reconnaît chaque petit si elle les reconnaît individuellement, je me demande de quelle espèce d’arbre il s’agit, etc.
Toutes les questions sont bonnes, ne vous restreignez surtout pas en filtrant les questions que vous jugez « bonnes » ou « mauvaises » … sinon rien ne viendra du tout.
Vous pouvez très bien alterner entre observations et questions, pas besoin de fonctionner par bloc. Vous notez une observation, puis une question vous vient que vous notez, puis 2 nouvelles observations, etc.
Enfin, notez ce que vous rappellent les observations et questions notées.
Ça peut être une observation faite à un autre moment, un film ou une série que vous avez vu, une balade faite en famille ou avec des amis, quelque chose que vous avez lu, vu, ou entendu, …

La poèsie est partout quand on se penche un peu (Myriams-Fotos, Pixabay)
Étape 2 : on se tourne vers l’intérieur
À présent, on va faire exactement la même chose, mais en se tournant vers l’intérieur. Hum, c’est-à-dire ?
Prenez le temps de noter ce que vous remarquez : vos pensées, les émotions qui vous traversent, votre ressenti du moment, vos sensations, …
Ce n’est pas forcément évident puisque ce n’est pas quelque chose que l’on a tendance à faire au quotidien.
On fait des choses, mais prendre le temps de se poser et de se demander ce que l’on sent vraiment là, sur le moment, ce n’est pas forcément très habituel.
La bonne nouvelle c’est que c’est bien plus facile à faire une fois que l’on a pris le temps d’observer la nature : qu’est-ce que ces observations vous amènent comme pensées, ressentis, émotions ?
Un sentiment de joie peut-être ? De la tristesse ? Du réconfort ? De la détente ? Un sentiment de gratitude ?
Tout le monde n’est pas forcément très à l’aise avec ça, puisqu’on ne vit pas vraiment dans une société qui pousse à se poser pour se demander comment on va.
C’est pourtant quelque chose qui fait énormément de bien.
Donc si c’est un peu compliqué pour vous, aucun souci. Cette petite activité gagne à être répétée et ce n’est pas du tout bloquant pour votre premier poème nature 🙂.
Ensuite, est-ce que des questions vous viennent par rapport à ces observations ?
Par exemple : Pourquoi je ressens ça ? Est-ce que maman canard s’inquiète pour ses petits ? Comment passer plus de temps dehors si ça me fait vraiment du bien ? Comment remettre de la nature dans mon quotidien ?
Ici aussi, ne vous limitez pas, notez tout ce qui vient 😉.
Enfin, qu’est-ce que tout ça vous rappelle ? Une balade faite entre amis ou en famille ? Un film, une série ou un livre ? …
Vous avez maintenant tous les ingrédients. C’est le moment de mélanger le tout : c’est là que la magie opère 🙂.
Étape 3 : on mélange le tout
Prenez tout ce que vous avez noté et voyez comment vous pouvez l’arranger dans un poème de quelques lignes.
Vous pouvez reformuler les phrases que vous avez notées ou les reprendre telles quelles.
Est-ce que des liens peuvent être faits entre les différentes choses que vous avez notées ?
Qu’est-ce qui ressort et que vous auriez envie de garder en mémoire ou d’exprimer ?
Vous n’êtes pas obligé de tout reprendre bien sûr.
Ce petit effort de synthèse est précieux : réfléchir sur votre expérience et sur vos notes est vraiment ce qui va vous permettre d’ancrer votre expérience et ce moment vécu.
Il n’y a aucun format imposé, faites comme vous le sentez et surtout, amusez-vous en laissant parler votre créativité !
Voici un petit exemple de poème improvisé à partir des exemples donnés dans cet article. J’ai simplement repris la démarche que l’on a vu et essayé de faire des liens en mélangeant le tout.
L’hiver est si proche et c’est déjà le printemps,
Les fleurs blanches résonnent avec la neige,
Le renouveau est là, je me sens joyeux,
Une famille de canards passe, maman vérifie,
C’est bon, tout le monde est bien là,
Le temps file, chaque instant est précieux,
Pourquoi je ne passe pas plus de temps dehors ?
Peut-être que le vent dans les feuilles,
Aura la réponse à cette question.
Alternatives : Haïkus et métaphores
Un haïku est un poème traditionnel japonais qui se démarque par sa structure et son style. Traditionnellement il est composé de 3 vers avec une structure « 5-7-5 » : 5 syllabes pour le premier vers, 7 pour le second, et 5 pour le dernier.
On retrouve souvent des thèmes communs : la nature, les éléments, les paysages. L’humour et l’inattendu ont une place importante dans ce style de poème, et ressortent souvent dans le dernier vers. Si vous voulez tester ce style, vous pouvez très bien simplifier sans vous occuper du nombre de syllabes mais en gardant le tout court.
Exemple :
Une fourmi grimpe,
lentement, lentement,
le mont Fuji
De leur côté, les métaphores peuvent permettre de faire des liens entre ce que vous observez à l’extérieur et ce que vous ressentez : se sentir comme une feuille qui se fait balader dans le vent si sa vie est un peu chaotique, ou joyeux et plein de chaleur comme le soleil de cette journée, ou l’âme aventurière comme une fourmi qui explore son environnement, …
À vous de jouer !
La prochaine fois que vous sortez dans la nature et que vous avez au moins 10 minutes devant vous, ce sera l’occasion parfaite pour tester cette petite activité ! Elle est vraiment très accessible.
C’est assez étrange, sans forcément apprendre plus de choses sur le vivant, elle permet de tisser une autre relation avec lui, de le voir différemment. Les oiseaux, plantes, arbres, que vous aurez pris le temps d’observer de cette manière auront l’air un peu moins étrangers.
Ce n’est pas une connaissance intellectuelle mais quelque chose de tout aussi essentiel et précieux, qui enrichit vraiment la vie. Mais à vous de tester pour voir par vous-même si cette activité vous parle 🙂.
Vous pouvez bien sûr faire cette activité seul, en famille, avec vos enfants, vos amis, …
Vous trouverez une petite fiche pratique dans les ressources juste en dessous. Elle reprend les étapes que nous avons vues et vous pourrez l’emmener facilement avec vous la prochaine fois où vous voudrez tester cette activité.
Bonne découvertes et à très vite !

Ressources
Voici le lien vers la petite fiche pratique : fiche résumé
Cette activité est inspirée de l’activité proposée par John Muir Laws dans le livre ci-dessous, partagé gratuitement par l’auteur. Pour une version vidéo, vous pouvez vous rendre juste ici : The Nature Journal Connection, Episode 35, Writing Poems in your Nature Journal – YouTube
Laws, John Muir ; Lygren, Emilie. How to Teach Nature Journaling: Curiosity, Wonder, Attention. Berkeley : Heyday, 2020. Accessible gratuitement sur le site de l’auteur ici : How to Teach Nature Journaling (Print and free PDF download) • John Muir Laws
(1) Bottero, Pierre. Ellana. Le Pacte des Marchombres, tome 1. Paris : Rageot, 2016
(2) Martinez, S.; Wenger, É.; Raut, J. La mémoire est un jeu, Premier Parallèle, 2018
(3) Henkel, L. A. (2014). Point-and-shoot memories: The influence of taking photos on memory for a museum tour. Psychological Science, 25(2), 396–402.
(4) Edwards, Betty. Dessiner grâce au cerveau droit : le livre de référence pour vraiment apprendre à dessiner. Bruxelles : Mardaga, 2023
(5) Wammes, J. D.; Meade, M. E.; Fernandes, M. A. (2015). The drawing effect: Evidence for reliable and robust memory benefits in free recall. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 69(9), 1–62.
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