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Il y a quelques semaines, je me suis assis devant un bouquet de fleurs. Pas pour dessiner. Juste pour regarder. Cinq minutes. Sans crayon, sans carnet. Au bout d’un moment, j’ai remarqué une petite fleur que je n’avais pas vue. Les tiges avaient une épaisseur que je n’avais pas remarquée. Le bouquet n’était plus tout à fait le même qu’à mon arrivée. Pourtant rien n’avait bougé. Ce que j’ai ressenti à ce moment-là, je l’ai retrouvé quelques jours plus tard en me replongeant dans l’œuvre de Pierre Bottero. Et je me suis rendu compte que c’est une idée que l’on retrouve dans beaucoup d’histoires qui nous ont marqués : Alice au pays des merveilles, Narnia, Le Voyage de Chihiro, Le Labyrinthe de Pan, … Dans chacune de ces histoires, il y a une porte. Un passage. Et de l’autre côté, un monde extraordinaire — vivant, magique, digne d’attention. Ce qui m’a frappé, c’est que dans ces histoires, ce monde extraordinaire n’est jamais très loin. Il est juste là, derrière un miroir, dans un placard, au fond d’un jardin. Ça m’a amené à me poser une question : quand on sort son carnet de nature journaling, qu’est-ce que l’on cherche, au fond ? Apprendre à dessiner, garder une trace, observer de plus près — oui, bien sûr. Mais je crois que ce n’est pas tout. Dans cet article, je voudrais vous parler de ce que le Nature journaling peut apporter au-delà du dessin lui-même. Pas le résultat sur la feuille — ce qui se passe avant, pendant, et après. Et si lâcher la pression du “beau dessin” était justement ce qui rendait l’expérience vraiment riche ? Je vous propose aussi une pratique concrète à tester par vous-même, la prochaine fois que vous sortez votre carnet.

Les vrais bienfaits du nature journaling : la présence avant le dessin

Je me souviens de certaines sorties où je suis parti marcher un peu vite. Ces sorties avaient surtout pour but de bouger et je n’étais pas vraiment attentif, pas vraiment là. Et ces sorties-là, je m’en souviens à peine. Contrairement à celles où j’ai pris le temps de m’arrêter, de regarder, d’être curieux. Dans une interview que j’ai écoutée récemment, Martin Monin — instructeur de méditation et membre de l’association Reso — raconte quelque chose qui m’a frappé. [1] Enfant, il trouvait le monde réel un peu décevant. Il s’échappait dans les livres, les mondes imaginaires, Harry Potter, le Seigneur des Anneaux. Il cherchait quelque chose de magique, de vibrant — et il ne le trouvait pas dans le quotidien. C’est la méditation qui a changé ça. Pas le monde autour de lui — sa façon d’y être. Et le même quotidien qu’il trouvait terne lui est apparu différemment : plus dense, plus vivant, plus intéressant. Je me reconnais un peu dans cette description. John Muir Laws, naturaliste, artiste et éducateur, raconte une histoire assez proche. Au lycée, il traversait Golden Gate Park tous les jours après l’école, carnet en main, à essayer de s’approcher des oiseaux en silence. Il ressortait du parc complètement transformé. “Le fait d’observer avec cette intensité faisait que tout le reste — le stress, la colère, la frustration — disparaissait. Quand je regardais si attentivement un oiseau, plus rien d’autre ne comptait.” [2] Ce que permettent ces pratiques, méditation ou nature journaling, c’est d’être vraiment là. Présent à ce que l’on a sous les yeux. Touché par une fleur, une écorce, le vol d’un insecte — des choses que l’on aurait traversées du regard sans les voir. Ce n’est pas une question de technique de dessin. C’est une question d’attention. Clare Walker Leslie, qui enseigne le nature journaling depuis plus de cinquante ans, tient cette phrase de l’un de ses maîtres, le dessinateur britannique John Busby : “Ce qui comptait, ce n’était pas ce qu’il y avait sur le papier. C’était le fait de voir.” [2]

Et le dessin sur la feuille ? C’est une trace de ce moment-là. Pas la fin en soi.

Personne qui observe un lac dans la nature

Petit instant suspendu d’observation (Atul Pandey, Unsplash)

Le saviez-vous ?

Des chercheurs de l’Université de Waterloo ont montré que les personnes qui dessinent un mot s’en souviennent plus de deux fois mieux que celles qui l’écrivent (45 % contre 20 %). Dessiner force à observer vraiment — pas seulement à reconnaître. [3]

Ce principe posé, une vraie question reste : est-ce que le dessin aide à être présent, ou est-ce qu’il complique les choses en rajoutant une couche de technique et de jugement sur le résultat ?

Une pratique en deux temps

Il y a une phrase que Fabrice Midal, fondateur de Reso, répète souvent quand il parle de méditation. Il dit que méditer, au fond, c’est simplement se foutre la paix. Rien à réussir, rien à rater. Juste arrêter de se mettre la pression et être là. [4] Je trouve que ça s’applique parfaitement au nature journaling.

Temps 1 — Observer

Avant de sortir le crayon, installez-vous devant quelque chose qui vous attire. Lancez un minuteur : cinq minutes, peut-être un peu moins si vous préférez. Comme ça, vous n’avez pas à surveiller l’heure — vous pouvez simplement être là. Pas besoin de vider votre esprit. Pas besoin de faire quoi que ce soit. Juste regarder. Dans un premier temps, portez votre attention sur ce que vous percevez : les formes, les textures, les couleurs. Ce qui fait que ce que vous avez sous les yeux est unique — que cette fleur-là est différente de toutes les autres. Pas besoin d’analyser, pas besoin de nommer. Juste voir. Puis, dans un second temps, observez ce qui se passe en vous. Est-ce que quelque chose vous touche ? Est-ce qu’un lien se tisse avec ce que vous regardez — ou pas ? Il n’y a pas de bonne réponse. Parfois ça touche, parfois non. L’intérêt, c’est juste de le remarquer. On cherche une approche sensible, proche de ce que l’on a vu dans l’article sur écrire un poème dans son carnet nature. Ça paraît très simple. Et ça l’est — mais ce n’est pas forcément facile, ni confortable. On ne prend presque jamais le temps de se poser comme ça, devant quelque chose qui nous intéresse, sans rien faire. Très vite, l’esprit part ailleurs — dans un projet, dans une réflexion, dans autre chose. Ce temps d’observation pure, on ne se l’accorde pratiquement jamais. C’est en ça que c’est assez radical. Cinq minutes à ne rien faire d’autre que regarder et sentir. Mais c’est un vrai cadeau que l’on peut se faire — qui transforme doucement le lien et le regard que l’on porte sur ce que l’on a sous les yeux. Les pensées vont venir — un projet, une inquiétude, une liste de choses à faire. C’est normal. Quand vous remarquez que vous êtes parti ailleurs, vous le notez sans vous en vouloir, et vous revenez doucement à ce que vous avez sous les yeux. Sans rajouter une couche. Juste revenir, simplement.

Temps 2 — Dessiner

Enchaînez directement avec le dessin. Crayon en main, carnet ouvert — et observez et dessinez. Là aussi : foutez-vous la paix sur le résultat. Le but n’est pas de faire un beau dessin. C’est de continuer à regarder, avec un outil en plus dans la main. Ce qui se passe souvent quand on dessine, c’est qu’on commence à se poser des questions qu’on ne se serait pas posées autrement. On dessine une fleur et on se demande comment les pétales s’attachent à la tige, ce qu’il y a à l’intérieur du bouton floral. On observe, on dessine, on observe à nouveau. Un vrai ping-pong entre l’œil et la main — qui génère de la curiosité. Et puis le dessin n’est pas une activité mentale. On ne cherche pas à expliquer, à analyser, à nommer. On regarde et on reproduit ce qu’on voit. C’est tout. Ce cadre simple aide à rester présent — comme un point d’ancrage, à la façon dont le souffle sert d’ancrage en méditation. John Muir Laws le dit simplement : “Le nature journaling me force à vraiment faire attention, à vraiment regarder. Et c’est cette concentration, en présence de la nature, qui est pour moi si apaisante.” [2] Vous remarquerez peut-être une différence avec les cinq minutes précédentes — dans votre niveau de présence, dans votre attention, dans le lien que vous sentez avec ce que vous avez sous les yeux. Ou peut-être pas. Les deux sont intéressants.
Page d’un carnet nature nature journaling fleurs

Petite page d’un carnet nature

Si vous êtes curieux d’aller plus loin, vous pouvez aussi tester les deux dans l’autre sens : d’abord dessiner normalement, puis observer sans crayon. Ou faire les deux séparément, avec une pause entre les deux, pour comparer. Il n’y a pas de bonne réponse — juste ce qui vous parle.

Le dessin : outil ou obstacle ?

Une question reste en suspens depuis le début de cet article et elle mérite qu’on la pose quand même : est-ce que le dessin aide vraiment à être présent, ou est-ce qu’il complique les choses ? On pourrait se dire que dessiner rajoute une couche. La technique, le résultat, le jugement — “c’est pas ressemblant”, “je sais pas dessiner”, “ça rend pas ce que je voulais”. Autant de pensées qui nous éloignent de ce que l’on a sous les yeux. John Muir Laws évoque quelque chose d’honnête à ce sujet : quand il traverse une période difficile, son meilleur outil c’est de sortir observer et dessiner. Mais c’est précisément ce dont il a le moins envie à ce moment-là. Et pourtant — une fois dehors, carnet en main : “oui, c’est exactement ce dont j’avais besoin.” [2] Pas dans la qualité du dessin — dans la façon dont on aborde le moment. Se foutre la paix sur le résultat, observer vraiment, laisser quelque chose nous toucher : c’est ça qui fait la différence. Avec ou sans crayon. Et quand on y arrive — quand on est vraiment là, attentif, ouvert — le monde ordinaire n’est plus tout à fait ordinaire. Une fleur devient fascinante. Une écorce raconte quelque chose. Ce bouquet que l’on a regardé cent fois apparaît comme pour la première fois. C’est la porte dont parle Pierre Bottero. Celle que l’on cherche dans Alice au pays des merveilles, dans Narnia, dans Le Voyage de Chihiro. Elle ne s’ouvre pas en cherchant l’extraordinaire ailleurs. Elle s’ouvre en regardant vraiment ce que l’on a sous les yeux. Cinq minutes. Un minuteur. Une fleur, un arbre, un coin de jardin. La prochaine fois que vous sortez votre carnet, essayez. Et si vous avez envie de partager ce que vous avez vécu — ce que vous avez remarqué, ce qui vous a touché — rendez-vous dans les commentaires juste en dessous 😉

Ressources

Sources citées

[1] Comment la méditation a changé ma vie et peut changer la vôtre — Dialogue avec Martin Monin, chaîne YouTube « Dialogues par Fabrice Midal » — voir la vidéo [2] Returning to the Solace of Nature : Clare Walker Leslie in Conversation with John Muir Laws, Wild Wonder Foundation — voir la vidéo [3] Wammes, J. D., Meade, M. E., & Fernandes, M. A. (2016). The surprisingly powerful influence of drawing on memory. Quarterly Journal of Experimental Psychology. Université de Waterloo. [4] Fabrice Midal, Foutez-vous la paix ! (Flammarion, 2017)

Pour aller plus loin

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